Des décisions de justice contradictoires, des témoignages contestés, soupçons de corruption et menace de déguerpissent, le conflit foncier de Pont-Digboué (Karakli) s’impose comme l’un des dossiers les plus sensibles du Sud-Ouest ivoirien. La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance est désormais saisie.
San Pedro, derrière l’image paisible de la capitale économique du Sud-Ouest ivoirien, une bataille judiciaire d’une rare intensité oppose depuis plusieurs années des familles revendiquant la propriété coutumière des terres de Pont-Digboué, encore appelé Karakli. Au cœur du différend, plusieurs centaines d’hectares de terres convoitées, une succession de décisions de justice, des témoignages contradictoires et des accusations de corruption qui alimentent désormais une profonde crise de confiance.
Un conflit né d’un projet de développement
L’origine de l’affaire remonte à 2019. À cette époque, la communauté villageoise de Pont-Digboué engage un vaste projet de lotissement destiné à reconstruire et développer un village fortement éprouvé par les violences post-électorales de 2011.
Alors que les travaux sont lancés, M. Djiro Tchrouin Lazare revendique la propriété coutumière de la parcelle concernée. Se présentant comme chef de terre issu de la famille Mahon-Tonhon, il saisit la justice pour faire annuler les conventions de lotissement conclues avec plusieurs opérateurs.
Mais les autorités coutumières de Pont-Digboué ainsi que plusieurs responsables locaux contestent cette qualité, soutenant que M. Djiro est chef de terre à Tohon Sô (Balmer) et non à Karakli.

Une longue bataille judiciaire
Le Tribunal de première instance de San Pedro déboute d’abord M. Djiro en mars puis en juillet 2020, estimant notamment qu’il ne rapporte pas les preuves suffisantes de ses droits coutumiers.
L’affaire prend cependant un tournant majeur devant la Cour d’appel de Daloa qui, en juin 2021, infirme les décisions rendues en première instance et reconnaît finalement les droits coutumiers revendiqués par les frères Djiro.
Cette décision s’appuie notamment sur plusieurs procès-verbaux, des attestations coutumières ainsi qu’un protocole d’accord signé entre M. Djiro et l’un de ses adversaires, Gnessoa Youkou Martyr.
Le protocole qui suscite toutes les interrogations
C’est précisément ce document qui cristallise aujourd’hui les critiques.
Dans ce protocole signé devant notaire, Gnessoa Youkou Martyr reconnaît M. Djiro comme propriétaire coutumier de la parcelle litigieuse, en contrepartie d’une promesse portant sur 25 % de la superficie du patrimoine foncier concerné.
Pour les adversaires des frères Djiro, cet engagement soulève de sérieuses interrogations sur la sincérité de cette reconnaissance et sur son influence dans l’appréciation de la Cour.
Interrogé par les auteurs de l’enquête, M. Djiro n’a pas répondu aux différentes sollicitations ni au questionnaire qui lui avait été transmis.
La Cour de cassation annule l’arrêt
En avril 2024, coup de théâtre. La Cour de cassation rétracte son propre arrêt rendu en 2021 et casse la décision de la Cour d’appel de Daloa.
La Haute juridiction estime que le protocole d’accord litigieux a été intégré au débat judiciaire dans des conditions irrégulières, sans respecter pleinement le principe du contradictoire.
Le dossier est alors renvoyé devant une nouvelle formation de la Cour d’appel de Daloa afin d’être entièrement rejugé.
Une nouvelle décision qui relance la polémique
Après plusieurs auditions de chefs coutumiers, d’experts et de différentes parties, la nouvelle Cour d’appel rend un nouvel arrêt en novembre 2025.
Elle conclut une nouvelle fois que les frères Djiro détiennent les droits coutumiers sur la parcelle litigieuse et ordonne le déguerpissement des occupants ainsi que l’arrêt des opérations de lotissement.
Une décision qui provoque une onde de choc au sein des populations concernées.
Plusieurs chefs traditionnels affirment que leurs déclarations auraient été déformées ou insuffisamment prises en compte dans le rapport ayant servi de base à cette décision.
La chefferie traditionnelle monte au créneau
Le chef de canton de San Pedro, Sa Majesté Koeyé Gnépa, dénonce publiquement ce qu’il considère comme une prise en compte sélective des témoignages coutumiers.
Selon lui, plusieurs éléments historiques favorables aux Hrôhons, installés depuis plusieurs générations sur le site de Karakli, n’auraient pas été retenus dans les décisions judiciaires.
Le juge coutumier Panan Gosso Etien-Narcis est également revenu sur une attestation qu’il avait pourtant signée en 2019, affirmant aujourd’hui l’avoir fait « sous le coup de la colère » et contestant désormais les droits revendiqués par M. Djiro.
La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance saisie
Face à ces nombreuses zones d’ombre, Kpa Djéie Christophe et ses co-intimés ont officiellement saisi la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance (HABG).
Dans leur plainte, ils évoquent notamment des soupçons de corruption, de trafic d’influence, de manipulation de témoignages et d’irrégularités procédurales susceptibles d’avoir influencé l’issue du dossier.
À ce stade, ces accusations demeurent des allégations qui appellent les vérifications des autorités compétentes.
Aristophane
